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Personnel de la santé : Quand il y a pénurie et… pénurie

Daniel Hubert

Directeur SAFRAN

La pénurie de ressources humaines dans le domaine de la santé est un phénomène international. Au Canada, cette pénurie se manifeste dans plusieurs coins du pays et dans plusieurs secteurs, que ce soit pour des spécialités médicales de pointe, pour des services infirmiers généraux ou bien au plan des préposés aux malades qui assument le quotidien des soins personnels dans les centres spécialisés et les hôpitaux.i

Si nous prenons par exemple le nombre de médecins, on constate que le Nunavut est largement défavorisé par rapport aux autres territoires et provinces du Canada. Le tableau suivant, tiré des données fournies par l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), illustre bien cette situation.

Nombre de médecins par province/territoire, Canada, 2000-2004.

  2000 2001 2002 2003 2004
Terre-Neuve et Labrador 927 945 929 975 992
Nouvelle-Écosse 1 898 1 885 1 943 1 958 2 000
Yukon 41 54 52 55 61
TNO 47 37 46 43 51
NUNAVUT 7 7 10 10 7
CANADA 57 803 58 546 59 412 59 454 60 612

Si l’on tient compte de la dimension de la population, on fera le même constat. En effet, en 2004 le nombre de médecins par 100 000 habitants était de 108 pour le Québec, 121 Terre-Neuve et Labrador, 115 Nouvelle-Écosse, 176 Yukon, 86 TNO et 24 pour le Nunavut.ii

Une autre statistique, soit le nombre d’habitants par médecin, incluant les internes et les résidents cette fois-ci, accentue ce portrait d’inégalités. Ainsi, entre 2001 et 2005, ce nombre a varié de 417 à 410 pour le Québec, de 467 à 429 pour Terre-Neuve et le Labrador, de 412 à 383 pour la Nouvelle-Écosse, de 558 à 487 pour le Yukon, de 1 111 à 967 pour les TNO et de 4 032 à 2 160 pour le Nunavut, un sommet de 4 244 habitants étant atteint en 2004.iii

Ces données donnent une idée du contexte général pour le moins difficile. Et c’est une idée très partielle. En effet, pour répondre aux besoins de soins de santé et à la demande de services il faut mobiliser du personnel professionnel spécialisé dans plusieurs disciplines, dont notamment en soins infirmiers, cheville ouvrière de la prestation de services en milieu nordique.

Services en français

Si l’on aborde la question spécifique de l’offre de services en français, on ne s’étonnera du manque de ressources dans plusieurs secteurs clés. Ainsi, si l’on attache une importance primordiale à toute ressource médicale dans un contexte de pénurie dans plusieurs régions du Canada, au Nunavut on pourrait presque dire qu'il n'existe pas de pénurie: il n'y a pas de médecin en mesure d'offrir des services de français de qualité depuis des années. Ce n'est pas de la pénurie, ce n’est pas de la disette, ce n’est pas de la rareté. C'est rien du tout.

Entre les différents réseaux qui font tous face à des difficultés de recrutement et de rétention de ressources humaines, on devra donc un jour reconnaître qu'il y a différents ''types'' de pénurie, pourrait-on dire. Et, qu’en conséquence, il est légitime de viser à établir et faire partager des priorités et des démarches dans le recrutement de personnel à l’échelle canadienne.

C’est pourquoi il est si important en matière de ressources humaines d’avoir une vision d’ensemble et d’agir de façon concertée et solidaire entre les différents réseaux territoriaux et provinciaux, et les organismes nationaux qui interviennent sur ces questions. Histoire de ne pas créer l’impression de déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Au Nunavut, le nombre de professionnels de la santé en mesure d’offrir des services en français est réduit. À titre indicatif, mentionnons que l’on en comptait seize inscrits volontairement à l’Annuaire publié par le SAFRAN en 2005 et vingt-trois en 2006, répartis entre différentes communautés du territoire et différents services (certains étant dans des services support tel l’administration).iv

On ne s’étonnera donc pas que le réseau Santé en français au Nunavut ait considéré la question des ressources humaines comme principale dans un récent rapport sur les services de santé en français.

Une stratégie de recrutement

Il s’avère déterminant de développer une stratégie de déploiement, de recrutement et de rétention de professionnels de la santé et des services sociaux offrant un service de qualité en français. Cette stratégie doit respecter le Plan d’embauchage des Inuits du gouvernement du Nunavut. Ce plan vise à ce que la main d’œuvre territoriale d’ici 2020 reflète la composition de la population majoritairement inuite. Cette stratégie doit aussi se déployer pour satisfaire les besoins des francophones d’Iqaluit où l’on retrouve la vaste majorité d’entre eux.

Au Nunavut, la mobilité importante de la main-d’œuvre constitue un facteur dont on ne peut faire l’économie. On suggère donc d’inclure dans cette stratégie un plan de relève continu des professionnels selon les priorités de service déterminés. En effet, quelques services et soins ont été identifiés comme répondant aux besoins essentiels et aux attentes des francophones. On parle ici de la médecine et des soins familiaux, des soins psychosociaux, des services d’urgence et spécialisés (pharmacie, ophtalmologie, optométrie, soins dentaires) et de quelques thérapies et soins complémentaires (dont la chiropractie et l’ostéopathie). Enfin, les francophones accordent une importance marquée aux services de promotion de la santé et d’habitudes de vie saine. Le soutien professionnel à cet égard est à privilégier.

En complément au recrutement, on recommande au gouvernement l’augmentation de postes désignés bilingues et l’amélioration des mesures incitatives à l’emploi.

Pour sa part, le SAFRAN pourra donner corps à ces recommandations en poursuivant ses efforts aux plans du réseautage des professionnels, de la sensibilisation interculturelle en milieu de travail et du support à la formation linguistique.

Par le moyen de leviers fournis notamment par la Société santé en français, il commence à appuyer les initiatives du ministère de la Santé et des services sociaux pour recruter du personnel en mesure de desservir la communauté francophone et les démarches actuelles de la Commission scolaire francophone du Nunavut pour répondre aux besoins de services de santé ponctuels des élèves.

Pour faire valoir les atouts propres du Nunavut en matière de recrutement, dont la découverte d’une autre culture, l’intégration facile à une communauté et le style de vie, on a intérêt à faire converger les efforts. Pour mener avec quelque succès l’opération de Grande séduction francophone, une seule chanson bien rendue aura un meilleur impact que plusieurs tounes discordantes.

i Au Canada, il y a 15 ans, on percevait un surplus de médecins et des mesures ont été prises pour contrôler la croissance des effectifs. De nos jours, on parle plutôt d’un phénomène généralisé de pénurie et on essaie vaille que vaille d’y faire face. Une étude intitulée  Du surplus perçu à la pénurie perçue : l’évolution de la main-d’œuvre médicale au Canada dans les années 1990, (Benjamin TB Chan, Institut canadien d’information sur la santé, juin 2002) étudie les tendances des effectifs médicaux et les causes sociodémographiques, politiques et de main-d’œuvre qui les conditionnent.

ii Source : Institut canadien d’information sur la santé (ICIS).

iii Nombre, répartition et migration des médecins canadiens, 2005. Annexe D-2, ICIS 2006.

iv Voir à ce sujet Des services de santé en français dans un Nord en mutation. Un défi intercommunautaire. Santé en français au Nunavut (SAFRAN). Septembre 2006.

Le SAFRAN est soutenu notamment par la Société santé en français qui reçoit son financement de Santé Canada.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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